DlÂŽautrÂŽ cĂŽtĂ© dÂŽla rue, Quand il fait froid, ellÂŽ dansÂŽ des nuits entiĂšres, Quand il fait chaud, ellÂŽ sÂŽen va en croisiĂšre. DÂŽlÂŽautrÂŽ cĂŽtĂ© dÂŽla rue, Y a unÂŽ fillÂŽ, Y a unÂŽ bellÂŽ fille. Vivre un seul jour sa vie, je nÂŽen dÂŽmandÂŽrais pas plus, DÂŽlÂŽautrÂŽ cĂŽtĂ© dÂŽla rue. JÂŽle connaissais Ă  peine, On sÂŽĂ©tait vu trois fois Mais Ă  la fin dÂŽla sÂŽmaine Il est venu Aufeu damour (Robert de la Rue) Au feu, au feu (Jean Maillard) Au feu, venez moi secourir (Orlando di Lasso) Au ioly boys (Jacobus Clemens non Papa) Au joli bois (Claudin de Sermisy) Au joli bois je m'en vais (Charles Tessier) Au joly bocquet croist la violette (Jacobus Clemens non Papa) Au joly bois (Johannes Lupi) Au joly jeu (ClĂ©ment Janequin) Mobilisationpopulaire pour dĂ©fendre un homme qui a tuĂ© l'assaillant d'une femme en pleine rue Ă  Londres. Plus de 25.000 personnes avaient signĂ© jeudi une pĂ©tition au Royaume-Uni pour 1 Ce matin dans la rue on a vu Une chouette qui mettait ses lunettes Un oiseau qui faisait du vĂ©lo Un lapin perchĂ© sur un sapin. REFRAIN C’est pas vrai, ça s’peut pas ! Dans ma rue, Y’a pas ça ! J’te dis qu’si, viens chez moi ! Y’en a plein, tu verras ! 2- Ce matin dans ma rue on a vu Un cheval qui jouait Ă  la balle Un p’tit loup qui croquait des cailloux Un faisan qui Vay Tiền Nhanh Chỉ Cáș§n Cmnd Nợ Xáș„u. Quelque chose a bougĂ© profondĂ©ment en moi ces derniers temps. Comme si j’avais trouvĂ© un escalier en colimaçon planquĂ© quelque part, au thĂ©orique dernier Ă©tage et puis non, il y avait plus haut encore. Je me suis agrandie en dedans. J’ai traversĂ© des semaines de doute et d’infinie douleur en dĂ©but d’étĂ©. EnchaĂźnement malheureux de crĂ©atures en souffrance dans ma vie, rechute de deuil de mĂšre, impression de dĂ©racinement. Sentiment de solitude infinie et d’espoirs Ă©miettĂ©s. Certains matins ça faisait tellement mal, Ă  m’en dĂ©chirer les tripes, que je me demandais si ça allait s’arrĂȘter, un jour. Alors j’ai sorti l’artillerie lourde et j’ai investi sur moi. J’ai plongĂ© Ă  corps et Ă  cƓur perdu dans le yoga, pris des rendez-vous avec une ribambelle de gens qui font du bien, coupĂ© les ponts avec celles et ceux trop pour faire du bien, sans colĂšre et sans haine. Est-ce que c’est de m’ĂȘtre libĂ©rĂ©e de ce poids-lĂ  ? Est-ce d’avoir enfin intĂ©grĂ© viscĂ©ralement que chaque instant qu’on passe avec quelqu’ qui ne nous aime que partiellement est un instant qu’on vole Ă  celles et ceux qui nous aiment infiniment ? Est-ce que c’est cette force que je suis allĂ©e chercher si loin, pour continuer de faire face Ă  des engagements tellement plus grands que moi, qui m’a tenue en vie, qui m’a fait grandir avec elle ? Un peu de tout ça, sans doute. On dit que plus l’épreuve est difficile Ă  passer, plus le cadeau est beau Ă  l’arrivĂ©e. Je suis sortie de cet Ă©tĂ© avec une puissance toute neuve. Une assurance inĂ©dite. Une envie, un besoin, une nĂ©cessitĂ© d’ĂȘtre qui je suis Ă  1000%, alternativement, toute en mĂȘme temps la militante acharnĂ©e, la mĂšre louve, l’amante passionnĂ©e, la fĂ©ministe engagĂ©e, l’écolo bourrĂ©e de contradictions, l’écrivaine enjouĂ©e, l’amie intense et inĂ©gale, la crĂ©atrice effrĂ©nĂ©e, parfois Ă©parpillĂ©e. Et surtout l’espoir s’est rallumĂ© en moi, en des temps pourtant tellement incertains pour nous tous, temps difficiles dont la conscience aiguĂ« a Ă©tĂ© une des causes de douleur il y a quelques mois. Une sĂ©rĂ©nitĂ© que je ne me connaissais pas m’enveloppe maintenant de sa douceur. Me protĂšge. Peu importe oĂč je suis, peu importe avec qui. Suite en commentaire 1 Octobre 2019 Mathieu Bellahsen est psychiatre dans le service public. Dans cet entretien, il revient sur l’exercice de la psychiatrie durant le confinement et insiste notamment sur le fait que la psychiatrie confinĂ©e » est une nouvelle antipsychiatrie, reprend des Ă©lĂ©ments des discours sĂ©curitaires, du systĂšme asilaire et de la mĂ©decine hygiĂ©niste. Il discute Ă©galement de la colĂšre des soignants et de leurs luttes en cours et Ă  venir. Il est l’auteur de La santĂ© mentale aux Ă©ditions La Fabrique et de La rĂ©volte de la psychiatrie avec Rachel Knaebel aux Ă©ditions La DĂ©couverte. [Photo Bernard Chevalier] Bonjour, et merci d’avoir acceptĂ© cet entretien. Peux-tu d’abord te prĂ©senter ?Mathieu Bellahsen Je suis psychiatre de secteur dans le service public, et je dirige l’équipe d’un secteur de psychiatrie adulte en banlieue parisienne. L’hĂŽpital psychiatrique dont dĂ©pend le secteur est dans une petite ville Ă  35 kilomĂštres de lĂ , soit assez loin du secteur, dans un autre dĂ©partement, ce qui est une particularitĂ©. Dans ce secteur il y a Ă  la fois une unitĂ© d’hospitalisation, un Centre mĂ©dico-psychologique CMPP, un Centre d’accueil thĂ©rapeutique Ă  temps partiel CATTP, un hĂŽpital de jour, des appartements thĂ©rapeutiques, et une Ă©quipe mobile pour les personnes ĂągĂ©es. On fonctionne beaucoup avec des associations loi 1901, qui peuvent aussi ĂȘtre des clubs thĂ©rapeutiques, dont on parlera. Et par ailleurs, je suis depuis pas mal d’annĂ©es assez militant et en lutte dans le monde de la psychiatrie, que ce soit avec le Collectif des 39 contre la nuit sĂ©curitaire qui est nĂ© en 2008, puis avec le Printemps de la psychiatrie. Enfin, j’ai publiĂ© un petit bouquin Ă  La fabrique sur la santĂ© mentale, et derniĂšrement La rĂ©volte de la psychiatrie, avec Rachel Knaebel, qui est journaliste Ă  Bastamag, et Loriane Bellahsen, qui est Ă©galement psychiatre et rĂ©dactrice du chapitre 4, Ă  propos de l’autisme, dans ce qu’est ce que c’est, exactement, un secteur, en psychiatrie ?C’est un dispositif de l’hĂŽpital public, mais dans lequel il n’y a pas que de l’hospitalisation. En fait, le secteur psychiatrique s’est créé Ă  partir d’une question qui Ă©tait de quoi ont besoin les personnes les plus fragiles, pour pouvoir aller mieux ? Et ce dont ont besoin les personnes avec des problĂ©matiques psychotiques, c’est notamment une continuitĂ© du lien humain, de la relation humaine. Et du coup, l’idĂ©e Ă©tait d’apporter une continuitĂ© d’existence, de faire en sorte que la personne puisse rencontrer les mĂȘmes soignants, quel que soit le moment qu’elle traverse, que ce soit un moment de grande crise, comme Ă  l’hĂŽpital, ou un moment oĂč ça va mieux et oĂč la personne peut ĂȘtre dans son milieu, vivre avec ses proches, et avoir simplement besoin de consultations ou d’une prise en charge de jour, etc. Je peux rencontrer une personne lorsqu’elle est hospitalisĂ©e, et la rencontrer plus tard en consultation, quand elle sortira. C’est ce qui fait qu’une histoire commune peut se construire au fur et Ă  mesure. Cette idĂ©e du secteur, qui est une idĂ©e clinique, s’est donc appuyĂ©e sur un espace gĂ©o-dĂ©mographique qui Ă©tait Ă  l’origine de 70 000 habitants. Puis, comme toute chose, l’idĂ©e du secteur s’est pervertie. C’est-Ă -dire qu’au lieu d’ĂȘtre un service public, accessible, et que le secteur s’impose aux Ă©quipes, c’est Ă  dire que l’équipe du secteur soit obligĂ©e d’accueillir la population qu’elle doit servir, le secteur a fini par s’imposer aux patients. Donc si une personne qui habite dans la rue relevant du secteur A demande Ă  venir sur le secteur B car le CMP est Ă  3 mĂštres de chez elle, on pourra le lui refuser, en lui disant qu’elle relĂšve du secteur A. C’est comme cela que les principes Ă  la base du secteur sont tombĂ©s en dĂ©suĂ©tude quand on a oubliĂ© Ă  quelle question clinique rĂ©pondait le dispositif de secteur. LĂ  dessus, s’est rajoutĂ© le retour de l’hospitalo-centrisme, l’hĂŽpital comme organisateur de tout alors que 90% des gens suivis sur le secteur sont pris en charge de maniĂšre ambulatoire, et n’ont pas besoin d’hospitalisation Ă  temps me semble que tu te revendiques de la psychothĂ©rapie institutionnelle. Tu peux peut-ĂȘtre expliquer ce que c’est, et en quoi cela diffĂšre d’autres prises en charge psy ?En fait, initialement, la psychothĂ©rapie institutionnelle part d’un principe assez simple pour soigner ceux qu’on appelle les patients, les usagers, les psychiatrisĂ©s – les gens se dĂ©finissent comme ils veulent – il faut d’abord soigner l’hĂŽpital ou tout autre lieu dans lequel la personne va se soigner, puisque chaque lieu, chaque institution a ses pathologies propres. Toute institution a ses pathologies, que ce soit l’hĂŽpital, la prison, l’école, l’entreprise, etc. Originellement, la psychothĂ©rapie institutionnelle s’est créée dans une articulation entre une façon de penser l’homme, l’existence, son drame et sa maladie », et la question politique. Elle est nĂ©e pendant la seconde guerre mondiale, dans un mouvement de rĂ©sistance Ă  l’occupant, et en se demandant comment faire collectivement pour que les gens ne crĂšvent pas de faim Ă  l’hĂŽpital, parce que plus de 40 000 malades mentaux sont morts de faim pendant la seconde guerre mondiale. Il y a eu pas mal de films et de livres sur l’histoire de Saint-Alban, en LozĂšre. Il y avait un petit hĂŽpital, oĂč se sont rencontrĂ©s un psychiatre du POUM Parti Ouvrier d’Unification Marxiste, François Tosquelles, qui Ă©tait Ă  la fois condamnĂ© par les franquistes et les staliniens en Catalogne, avait Ă©tĂ© exfiltrĂ© du camp de Septfonds un camp de rĂ©fugiĂ©s Ă  la frontiĂšre avec l’Espagne en 1942, avait rencontrĂ© Lucien BonnafĂ©, un psychiatre communiste, qui dirigeait l’hĂŽpital de Saint-Alban, Paul Eluard, qui Ă©tait passĂ© et avait Ă©crit Souvenirs de la maison des fous, Georges Canguilhem, etc. Ca a Ă©tĂ© un bouillon de culture, qui a concouru Ă  ce qu’on responsabilise les personnes hospitalisĂ©es, qu’on les considĂšre comme actives, et que l’activitĂ© de la personne la soigne. C’est liĂ© Ă  la volontĂ© que les personnes ne soient pas cantonnĂ©es Ă  une position de malade, mais qu’elles soient aussi dans une position de citoyens, qui participent Ă  la vie collective et Ă  la vie de la citĂ© Ă  leur mesure. La psychothĂ©rapie institutionnelle peut se rĂ©sumer par une petite phrase que j’aime bien, d’un comĂ©dien, FrĂ©dĂ©ric Naud, qui a créé un spectacle autour de Tosquelles qui s’appelle La mĂ©ningite des poireaux. La psychothĂ©rapie institutionnelle c’est faire la rĂ©volution permanente au ralenti pour ĂȘtre sĂ»r de n’oublier personne ». C’est cela, essayer de crĂ©er des dispositifs collectifs, pour que chacun puisse se transformer, et puisse aussi transformer le dispositif. C’est lĂ  qu’est le point de rupture avec une logique asilaire, c’est-Ă -dire qu’on ne demande pas seulement Ă  la personne de s’adapter au dispositif, mais qu’on va mettre en place les conditions pour que le dispositif puisse ĂȘtre transformĂ© et subverti par les personnes qui sont Ă  l’intĂ©rieur mĂȘme de ce dispositif. Cette forme princeps, qui date de la seconde guerre mondiale, s’est dĂ©veloppĂ©e dans les annĂ©es 60-70. A l’heure actuelle, ce courant de pensĂ©e qui existe toujours, est surtout un courant de pratiques. Une volontĂ© de se dĂ©brouiller au quotidien pour penser l’aliĂ©nation de la sociĂ©tĂ© dans laquelle on est diffĂ©rente de celle des annĂ©es 40 et des annĂ©es 70, et l’aliĂ©nation des personnes. Toutes les personnes, puisqu’on a tous des points d’aliĂ©nation, des noyaux psychotiques, etc. Vouloir mettre cela en commun, dĂ©cider ensemble des rĂšgles instituĂ©es dans les lieux, etc. Un point trĂšs important est la fonction club » le club thĂ©rapeutique, c’est finalement une institution, dans le sens de l’instituant, ce qui remet en cause l’instituĂ©, qui va ĂȘtre le point d’appui pour que les patients et les soignants, le collectif de soin, puisse travailler la question de la vie quotidienne. Ca permet de travailler les hiĂ©rarchies, qu’elles soient explicites infirmiers, mĂ©decins, etc, et implicites les malades d’un cĂŽtĂ© et les soignants de l’autre. Dans l’espace du club, tout cela n’est pas effacĂ©, mais cela est mis en question, travaillĂ©, pour que ces espaces collectifs permettent l’accueil de la singularitĂ© de chacun. A noter que la fonction club peut se retrouver dans plein de lieux groupes d’entraide mutuelles GEM, Ă©tablissement mĂ©dico-sociaux etc. Cette fonction est une remise en question concrĂšte des hiĂ©rarchies instituĂ©e. Et ça, ça existe partout. Depuis quelques temps, l’influence de la psychanalyse et de la psychothĂ©rapie institutionnelle est contestĂ©e au sein de la psychiatrie et de la psychologie, au nom des neurosciences, ou des thĂ©rapies cognitivo-comportementales. Tu peux en parler ? Oui, par exemple en Nouvelle-Aquitaine, l’ARS souhaite que les Centres mĂ©dico psycho-pĂ©dagogiques CMPP se basent uniquement sur les neurosciences. Ce qu’on dit face Ă  ça, et ce qu’on dĂ©veloppe dans La rĂ©volte de la psychiatrie, ce n’est pas une critique de la dimension scientifique des neurosciences, mais une critique de l’hĂ©gĂ©monie politique que permettent les neurosciences, ou de la maniĂšre dont les neurosciences sont instrumentalisĂ©es. C’est-Ă -dire que le cerveau peut ĂȘtre un nouveau point d’appui pour le nĂ©o-libĂ©ralisme. Il y avait eu un petit bouquin de Christian Laval et Michel Blay sur la neuropĂ©dagogie. Le neuro infiltre tous les espaces de la sociĂ©tĂ©. Maintenant, quand vous ĂȘtes chercheur en sciences humaines, si vous voulez avoir du fric, il faut que vous passiez les gens Ă  l’IRM fonctionnelle Imagerie par RĂ©sonance MagnĂ©tique pour que vous puissiez profiter de l’apport des neurosciences » pour dĂ©montrer des trucs qui n’en ont pas forcĂ©ment besoin. AprĂšs le green washing, c’est le brain washing ou neuro washing ! C’est une discipline de soumission. Il y a maintenant les neurosciences sociales », oĂč on va redĂ©couvrir la poudre mais en passant par un lieu intĂ©rieur Ă  l’individu, qui est le cerveau. C’est en cela que c’est liĂ© au nĂ©o-libĂ©ralisme, dans la mesure oĂč on se sert d’un lieu Ă  l’intĂ©rieur de l’individu, dans le but d’encourager l’individu Ă  se servir de sa plasticitĂ© neuronale pour s’adapter Ă  la sociĂ©tĂ© concurrentielle. Cette injonction politique Ă  l’adaptation constitue le sujet du bouquin de Barbara Stiegler Il faut s’adapter. Actuellement, on voit que les neurosciences, utilisĂ©es par le pouvoir, visent Ă  transformer l’intĂ©rieur de l’individu plutĂŽt que de transformer l’ensemble de la sociĂ©tĂ©. Notre critique est donc une critique de l’hĂ©gĂ©monie politique qui prend pour support les neurosciences. Et dans les pratiques, du coup, comme il y a un discours trĂšs en vogue dans la sociĂ©tĂ©, que ce soit notre intestin le deuxiĂšme cerveau », le cerveau est plastique », etc, ça va transformer les pratiques non pas du fait de rĂ©elles dĂ©couvertes qui s’appliqueraient concrĂštement mais par des effets de discours qui s’appuient sur les images. C’est pour ça que dans notre bouquin on a cherchĂ© Ă  dĂ©cortiquer comment sont fabriquĂ©es les images de l’imagerie Ă  rĂ©sonance magnĂ©tique fonctionnelle IRMf. C’est beaucoup plus compliquĂ© que la zone du cerveau s’allume », parce qu’en fait vous pouvez aussi construire des images pour dĂ©montrer ce que vous vouliez dĂ©montrer auparavant. Ca dĂ©pend aussi du point de vue localisationniste ou fonctionnaliste que vous adoptez au dĂ©part et de plein d’autres choses. Des Ă©tudes d’anthropologues ont par exemple dĂ©montrĂ© qu’un saumon mort pouvait voir son cerveau s’allumer Ă  l’IRM, c’est ce qu’ils ont appelĂ© les corrĂ©lations vaudou... Vous pouvez faire dire tout et n’importe quoi Ă  l’IRM, donc il faut mettre en question ce qui est fait de la recherche par les systĂšmes mĂ©diatique et politique pour, sous couvert de science, imposer des dĂ©cisions politiques. En Angleterre, les politiques de santĂ© sont faites Ă  partir des nudges, les petits coups de pouce, les petites incitations, qui s’appuient aussi sur l’apport des neurosciences, etc. C’est une autre forme de neuromarketing. Et plutĂŽt que de voir cet aspect politique, les dĂ©bats se concentrent sur des conflits de mĂ©thode entre la » psychanalyse et les neurosciences. Alors que ce n’est pas une affaire de mĂ©thodes. Ce dĂ©bat occulte voire naturalise le problĂšme politique sous-jacent la privatisation et la plateformisation du service public de santĂ©. Dans les pratiques, chacun utilise les outils qui lui parlent pour travailler avec les gens et les accompagner. Je suis un psychiatre de terrain, et je me demande surtout de quels outils de travail j’ai besoin pour entrer en contact avec des gens et les accompagner. Et je me fous pas mal d’ĂȘtre dans l’orthodoxie de telle ou telle technique
 Quand on est clinicien il faut faire feu de tout bois Ă  partir de ce que l’on est en tant que personne et Ă  partir du contexte local oĂč l’on exerce. Le choix d’une mĂ©thode dĂ©pend tout de mĂȘme des objectifs. Je ne pense pas exagĂ©rer si je dis par exemple que le comportementalisme relĂšve plutĂŽt d’une volontĂ© normative...Oui, mais certains auront besoin de cela parce qu’ils croiront ou auront l’expĂ©rience que c’est cela marche dans leur pratique. Et ça rĂ©pondra aussi Ă  certains patients qui penseront avoir besoin de ça, ou prĂ©fĂ©reront ça, se diront qu’ils ont besoin de rĂ©pondre de maniĂšre pragmatique Ă  des troubles, plutĂŽt que de se poser des questions sur l’existence. Pourquoi pas. L’important est d’avoir une pluralitĂ© de propositions qui co-existent, et qu’il n’y en ait pas juste une seule qui s’affirme comme hĂ©gĂ©monique en voulant Ă©radiquer toutes les autres. Le problĂšme est que cette hĂ©gĂ©monie de l’imaginaire neuro colonise les pratiques et s’articule trĂšs bien au nĂ©o-libĂ©ralisme. Ça offre un outil Ă  la privatisation des soins dans les pratiques, parce que toutes ces techniques sont gĂ©nĂ©ralement courtes, peuvent, de leur point de vue, objectiver les choses, et en tant que les choses sont objectivĂ©es, elles peuvent ĂȘtre monnayĂ©es plus facilement. Donc dans le chapitre de notre livre Ă©crit par Loriane, elle parle du fait d’aller de la privatisation Ă  la privation de soin. Par exemple, dans l’actuelle rĂ©forme du financement de la psychiatrie, sont valorisĂ©es les prises en charge courtes, mais quid des patients qui ont besoin de soins longs, qui ont besoin de techniques qui nĂ©cessitent la prĂ©sence de gens pendant le temps qu’il faut ? Eh bien, maintenant on considĂšre qu’ils ont un panier de soin, qu’ils doivent le maximaliser en bon agent Ă©conomique rationnel et quand ils n’ont plus rien dans leur panier de soin, libres Ă  eux » de se tourner vers le privĂ© lucratif. Et le public a dĂ©sormais pour fonction d’ouvrir des marchĂ©s au privĂ© lucratif. Rachel le documente tout au long du livre. C’est pour ça qu’il faut arrĂȘter avec cette vieille histoire de l’opposition entre les neurosciences et les thĂ©rapies cognitivo-comportementales d’un cĂŽtĂ© et la psychanalyse de l’autre. Ce n’est pas la question. La question est celle de la lutte contre la privatisation des soins, et mĂȘme la fin des soins. Pierre Dardot a Ă©crit un trĂšs bon article sur cette nouvelle antipsychiatrie, en tant qu’elle se bat pour Ă©radiquer le psychisme des soins. C’est lĂ  qu’on comprend les vellĂ©itĂ©s Ă  tout recoder au prisme du neuro. Par exemple un livre publiĂ© il y a plusieurs annĂ©es s’appelait L’inconscient neuronal. MĂȘme l’inconscient, qui est une dĂ©couverte freudienne portant sur la vie psychique, est ramenĂ© conceptuellement dans le giron du neuronal ». C’est lĂ  qu’on voit que faire des ponts entre la psychanalyse et les neurosciences, qui sont deux objets diffĂ©rents, revient dans la sĂ©quence actuelle Ă  soumettre Ă  l’hĂ©gĂ©monie politique des neurosciences des pratiques contraintes de dialoguer » avec elles. Sur ce fond lĂ , dans La rĂ©volte de la psychiatrie on parle de la fondation Fondamental, qui prĂ©tend Ă  une position d’hĂ©gĂ©monie. Outre le fait qu’elle soit liĂ©e aux laboratoires pharmaceutiques, aux groupes de cliniques privĂ©es lucratifs, Ă  des entreprises du CAC 40 et Ă  l’Institut Montaigne, FondaMental veut s’imposer comme l’interlocuteur unique de l’État pour la psychiatrie. Dans un rapport de 2009, un parlementaire de l’UMP disait qu’au vu des progrĂšs des neurosciences, la partition entre neurologie et psychiatrie n’était plus de mise Ă  l’heure actuelle ». Mais ce n’est qu’un Ă©noncĂ©, un discours. Il n’y a pas eu de rĂ©volution telle qu’elle aurait modifiĂ© les pratiques concrĂštement. C’est cela, l’esbroufe du moment, le fait qu’on veut faire plier les pratiques de soins aux pratiques de laboratoires. Ce parti pris politique s’appuie aussi sur un discours anti-institution, en partie fondĂ©, parce que tout un tas de saloperies se font au sein des institutions, qu’il faut combattre en transformant le milieu. Mais ce n’est pas en dĂ©truisant totalement le milieu qu’on va rĂ©gler le problĂšme, parce que les saloperies peuvent aussi se faire au sein des plateformes, dans l’ubĂ©risation des soins, etc. Il y a une promesse de soigner grĂące aux laboratoires et aux plateformes, mais ça ne marche pas, parce qu’il n’y a rien eu qui se serait Ă©chappĂ© du laboratoire et qui aurait permis de soigner concrĂštement les gens le temps qu’il faut. Toutes les techniques qui sont mises en place sont des techniques de court terme, et quand les gens n’y rĂ©pondent pas il faut qu’ils aillent voir ailleurs. L’enjeu est donc moins une question mĂ©thodologique, que le fait de lutter contre des logiques de sĂ©grĂ©gation et d’abandon. Et c’est moins une question de technique que de personnes. Il y a des gens qui peuvent ĂȘtre trĂšs humains ou ĂȘtre inhumains avec le mĂȘme type de techniques. Ce ne sont pas les techniques, le problĂšme, c’est le fond sur lequel elles s’appuient. Si le fond sur lequel s’appuient les techniques est un fond d’utilitarisme et de nĂ©o-libĂ©ralisme, de concurrence de tous contre tous, etc, ça va conduire Ă  des saloperies, et il faut lutter politiquement contre les pratiques de sĂ©grĂ©gation. Et les pratiques que vous dĂ©fendez, tu dirais qu’elles arrivent Ă  gagner une place croissante grĂące Ă  vos luttes, ou qu’elles sont plutĂŽt mises en pĂ©ril ? Comme l’écrit Alain Damasio dans Les furtifs, on est des Ăźlots qui doivent se relier en archipels. On est certes minoritaires, mais les avancĂ©es en psychiatrie ont toujours Ă©tĂ© le fait de minoritĂ©s. Toujours. De minoritĂ©s agissantes, notamment au vu du degrĂ© de rĂ©signation, et vis-Ă -vis du fait que ça ne marche pas, aprĂšs les grandes promesses qui ont Ă©tĂ© faites. Parce qu’il y a quelque chose d’assez messianique, dans le rapport Ă  certaines techniques, quand on dit qu’un jour on dĂ©couvrira LA molĂ©cule, qu’un jour ou dĂ©couvrira LE gĂšne, qu’un jour ou dĂ©couvrira L’endroit dans le cerveau qui 
 Un jour 
 Mais en attendant il faut bien s’occuper des gens. Les pratiques que l’on tente de dĂ©ployer s’appuient elles-mĂȘmes sur la question du commun, sur comment agir ensemble, faire ensemble, dĂ©cider ensemble, sur la question de la dĂ©mocratie, et de l’institution de contre-pouvoirs. Car si la psychiatrie ne s’appuie pas sur la dĂ©mocratie elle devient totalitaire. Il faudrait en fait aller voir dans les services de la psychiatrie de laboratoire voir ce que cela donne concrĂštement, comme type de pratiques, pour les personnes hospitalisĂ©es sans consentement. Est-ce qu’il y a plus ou moins d’isolement ? Plus ou moins de contentions ? Que disent les gens, est-ce qu’ils se sentent bien traitĂ©s ou pas ? Est-ce que les experts » supportent les contre pouvoirs ? Par ailleurs, il faut vraiment distinguer la question du soin des notions de diagnostic, d’évaluation, etc. Distinguer la psychiatrie de laboratoire, ce qu’on veut nous vendre comme Ă©tant de la psychiatrie en ce moment, et la psychiatrie qui soigne. Par exemple, la logique des centres experts, c’est une esbroufe totale. Les gens vont en centre pour avoir leur diagnostic, ils ressortent avec un tas de recommandations du centre expert, et qui s’en occupe, Ă  la fin des fins ? Ce sont les Ă©quipes de secteur, quand il y en a encore. Et quand ça a Ă©tĂ© dĂ©truit, les gens ressortent avec plein de recommandations, et libre Ă  eux de se dĂ©merder. D’ailleurs, pendant la crise du covid, c’est sur la psychiatrie qui soigne qu’il a fallu s’appuyer, la psychiatrie de laboratoire, la psychiatrie ubĂ©risĂ©e n’était pas lĂ . Ils ont tous fermĂ© pendant le confinement. Puisque tu dĂ©cris une pratique oĂč le but est de s’organiser collectivement, Ă©changer, vivre ensemble et crĂ©er de la proximitĂ©, peux-tu expliquer ce que la crise du coronavirus est venue changer lĂ  dedans ? On peut dire que la crise du coronavirus nous a forcĂ© Ă  faire une psychiatrie confinĂ©e, qu’on peut appeler une antipsychiatrie covidienne. Une antipsychiatrie, dans le sens oĂč on est Ă  rebours de tout ce qu’on imagine ĂȘtre une psychiatrie humaine, vivante, accueillante, respectueuse des droits et des libertĂ©s des gens. Par exemple, quand le covid est arrivĂ©, on s’était dit qu’il fallait se protĂ©ger pour que les soignants ne contaminent pas les patients. C’était intĂ©ressant parce que ça subvertissait l’ordre habituel, un ordre oĂč les soignants ont peur de se faire contaminer par la folie des personnes, ou par leurs maladies, ce qui crĂ©e des rĂ©actions un peu phobiques, etc. Mais en fait, il a fallu remettre tout ce contre quoi on a luttĂ© pendant des dĂ©cennies, des annĂ©es ou des mois. Par exemple, dans le service on a eu un cluster trĂšs vite, et il a fallu fermer Ă  clef la porte du service. Notre service est un service ouvert, on accueille des gens de tous profils, tous types d’hospitalisation, qu’ils soient d’accord ou pas avec leur hospitalisation, mais on travaille suffisamment l’ambiance au quotidien pour que les portes soient ouvertes, ce qui correspond Ă  la fois Ă  une libertĂ© fondamentale, la libertĂ© d’aller et venir, et Ă  un grand principe de la psychothĂ©rapie institutionnelle, qui ne va pas sans la dĂ©mocratie, et sans le fait que nos lieux doivent tenter de porter une fonction dĂ©mocratique en eux-mĂȘmes. Puis, il a fallu mettre des blouses, qui sont aussi le signe de la diffĂ©rence entre patients et soignants, et plus vous avez de blouses dans un service, plus les patients vont aussi avoir leurs signes distinctifs, leurs pyjamas. Ca a donc Ă©tĂ© le retour de ces choses lĂ , le retour de l’hygiĂ©nisme aussi, ne plus se serrer la main pour ne pas transmettre le coronavirus, alors que la question du contact est trĂšs importante en psychiatrie. Et ce qui a Ă©tĂ© terrible, ça a Ă©tĂ© d’arrĂȘter tout ce qui fait le travail de l’ambiance. Si je prends le cas de l’unitĂ© d’hospitalisation, parce que c’est lĂ  oĂč ça se voit le plus, on y a arrĂȘtĂ© toutes les activitĂ©s thĂ©rapeutiques, toutes les rĂ©unions soignants-soignĂ©s, oĂč on parle de la vie quotidienne, oĂč on s’informe, oĂč on rĂ©gule tout un tas de tensions, etc. Les patients ont aussi dĂ» rester dans leurs chambres, alors que notre travail est normalement de les faire sortir de leur coquille et de les aider Ă  ĂȘtre actifs, et qu’on soit aussi actifs avec eux. Ca a Ă©tĂ© une diminution, voire une restriction de la capacitĂ© de faire lien avec l’autre. Mais on a eu de la chance, parce que des outils, comme le club thĂ©rapeutique ou les associations sont venues apaiser les choses, par exemple en achetant des postes de radio, puisqu’à l’hĂŽpital les patients n’ont pas de tĂ©lĂ©, ils n’ont quasiment rien. Heureusement il y avait un peu de wifi et les patients avaient leurs smartphones, puis des postes de radio, pour qu’ils puissent l’écouter dans leurs chambres. Alors qu’au dĂ©but, par exemple quand il y a eu le discours de Macron, les gens n’étaient pas toujours au courant de ce qui avait Ă©tĂ© dit. On imprimait des articles, puisqu’on ne pouvait mĂȘme pas acheter de journaux, dans la mesure oĂč ils auraient circulĂ© de chambre en chambre 
 On fait aussi une Ă©mission de radio avec les patients, qui s’appelle la Radio sans nom on fait aussi un journal, du théùtre 
, et l’émission a servi de support Ă  la mise en lien des gens. Ce qui fait que toute la semaine il y avait des Ă©missions qui ont servi Ă  faire perdurer les activitĂ©s proposĂ©e habituellement en ville, par exemple celles du groupe Ă©criture, dont l’artiste, a pu animer son groupe via la radio, idem pour le journal qui s’est fait par le biais de la radio, le groupe accueil du lundi matin aussi, etc. Ca a marchĂ© parce qu’il y avait une matĂ©rialitĂ© des liens qui prĂ©existait. Mais pour ce qui est du lien avec les gens qu’on ne connaissait pas avant c’était plus compliquĂ©. On a aussi mis en place beaucoup de visites Ă  domicile, on a fait des choses qu’on ne faisait pas forcĂ©ment avant, par exemple Ă  l’hĂŽpital de jour on s’est mis Ă  aller chez les gens, Ă  partager quelque chose de leur quotidien, qu’on ignorait, et ça pouvait ĂȘtre intĂ©ressant. Avec aussi plein de questions qui se posaient, pour savoir comment ne pas contaminer ni ĂȘtre contaminĂ©, etc. Ce que racontent beaucoup d’équipes, c’est qu’il y a eu une auto-gestion de fait, que les soignants se sont organisĂ©s de maniĂšre indĂ©pendante pour ne pas abandonner les patients. Mais il y a aussi des lieux qui ont abandonnĂ© les gens, il ne faut pas se leurrer. Des collectifs de soins se sont organisĂ©s, ont créé des choses, les directions ont suivi au dĂ©part, mais comme partout on assiste maintenant Ă  une reprise en main autoritaire, Ă  l’image de ce qui se fait dans la sociĂ©tĂ©. VoilĂ  pour ce qu’on a continuĂ© Ă  faire. Par contre, lĂ  oĂč ça a Ă©tĂ© plus compliquĂ©, ça a Ă©tĂ© au niveau des libertĂ©s fondamentales des patients. Je vais vous dire un truc trĂšs simple j’ai saisi le contrĂŽleur gĂ©nĂ©ral des lieux de privation de libertĂ©, Adeline Hazan, parce que tout patient qui arrivait Ă  l’hĂŽpital psychiatrique Ă©tait enfermĂ© Ă  clef pendant 72 heures, quel que soit son statut d’hospitalisation s’il vient librement ou pas, quel que soit sa capacitĂ© Ă  respecter les gestes barriĂšres, etc. Il y a eu une confusion au fur et Ă  mesure des semaines, entre le confinement sanitaire, c’est-Ă -dire l’obligation de rester en chambre, et l’isolement psychiatrique. C’est-Ă -dire qu’en psychiatrie, on a fermĂ© Ă  clef des portes sous prĂ©texte de confinement sanitaire. Ce qui est absolument illĂ©gal, et contraire aux droits de l’homme les plus fondamentaux. Quelqu’un qui a la tuberculose Ă  l’hĂŽpital gĂ©nĂ©ral est obligĂ© de rester dans sa chambre, mais jamais il ne viendrait Ă  l’idĂ©e de personne de l’enfermer Ă  clef. Un jour un administrateur a aussi dĂ©cidĂ© de fermer Ă  clef toutes les portes des chambres, tous les patients se sont retrouvĂ©s enfermĂ©s un soir, que ce soit dans des chambres doubles ou des chambres simples. On a revu l’arbitraire revenir, le vieux fond asilaire de la psychiatrie, qui est toujours lĂ , est revenu d’autant plus fortement qu’il s’appuyait sur les bons arguments de la mĂ©decine hygiĂ©niste. Il faut donc lutter pied Ă  pied avec les contre-pouvoirs qu’il nous reste, saisir la justice, le contrĂŽleur des lieux de privation de libertĂ©, etc, et que les patients portent plainte quand ils sont confrontĂ©s Ă  l’arbitraire, quand ils sont enfermĂ©s alors qu’ils n’ont pas Ă  l’ĂȘtre. Encore une fois, c’était confondre un Ă©tat de maladie physique, le covid, avec un Ă©tat de maladie psychique, qui fait que parfois on met des personnes en chambre d’isolement, mais il y a des rĂšgles, on ne fait pas ce qu’on veut, on ne fait pas n’importe quoi dans ce cas lĂ . Et comment les patients rĂ©agissaient, d’abord Ă  l’apparition du covid, puis aux mesures sĂ©curitaires ?GĂ©nĂ©ralement chacun rĂ©agit avec son symptĂŽme. Ceux qui Ă©taient hyper phobiques ont pris leurs prĂ©cautions. On a par un exemple un patient qui, en fĂ©vrier, trois semaines avant que le service soit confinĂ©, se mettait dĂ©jĂ  un masque pour Ă©viter qu’on le contamine. Un des mecs les plus dĂ©lirants du coin, mais c’est lui qui Ă©tait en prise sur le rĂ©el, qui faisait ce qu’il fallait faire, avec trois semaines d’avance sur tout le monde. Alors que fin fĂ©vrier, on a fait une rĂ©union mĂ©dicale, oĂč on s’est dit qu’on pouvait quand-mĂȘme se faire la bise, et la semaine suivante on s’est rendu compte qu’on avait Ă©tĂ© cons de faire ça. Avant le 16 mars, on s’est dit qu’il fallait rĂ©organiser les choses. On a fait la premiĂšre rĂ©union d’équipe avec des masques, dehors dans le froid, pour ĂȘtre Ă  distance. Tout un systĂšme de solidaritĂ© s’est mis en place pour les masques notamment. Et les premiers cas Covid sont arrivĂ©s quelques jours plus tard. Et ensuite, les rĂ©actions au confinement ont Ă©tĂ© variables, on rĂ©agit avec son fond existentiel, c’est vrai pour toi, pour moi, pour tout le monde. Des gens ont bien vĂ©cu le confinement, parce qu’ils sont bien chez eux, voire c’est cela leur pathologie, ĂȘtre isolĂ©, n’avoir aucun lien avec personne, c’est la pathologie du lien social. Les pathologies en psychiatrie sont des pathologies du lien social. AprĂšs, la question est, si tu t’isoles, que tu commences Ă  avoir peur des autres, Ă  avoir des idĂ©es suicidaires, Ă  entendre des voix, et que ça aggrave un syndrome de persĂ©cution, il y a une possibilitĂ© pour que tu ne te sentes pas bien quand tu vas de nouveau sortir et voir plein de gens. Il y en a donc qui ont bien supportĂ© le confinement, voire trop bien, et d’autres qui Ă©taient trĂšs angoissĂ©s, ce qui a Ă©tĂ© le cas, je pense, de la plupart des normopathes qui ne sont pas psychiatrisĂ©s, les gens ordinaires ». Ce qu’on a mis en place, les visites Ă  domicile, les liens tĂ©lĂ©phoniques, les fonds de solidaritĂ© pour les gens qui ne pouvaient plus sortir ou n’avaient pas de fric, etc, ont permis aux patients de se dire qu’ils n’étaient pas rien pour nous, c’est ce qu’ils nous ont dit. Et cette solidaritĂ© crĂ©e aussi des liens nouveaux entre les gens, et va sĂ»rement changer les rapports, dans un sens qui est Ă  mon avis positif, parce qu’on aura traversĂ© une Ă©preuve ensemble. Parce qu’on a tous, patients, soignants, tout le monde Ă©tĂ© traversĂ©s par des angoisses de mort, des peurs de sortir, des craintes de contaminer ou d’ĂȘtre contaminĂ©, etc, et ça, ça fait aussi une base commune, et une expĂ©rience plurielle. Toute la question, pour l’ensemble de la sociĂ©tĂ©, est de savoir comment on va mettre en partage cette expĂ©rience, et ne pas la dĂ©nier. Il faudrait en faire un rituel collectif de passage et de transformation de la sociĂ©tĂ©. Je pense que si on ne fait pas cela, s’il n’y a pas de rituel collectif dans la sociĂ©tĂ©, le fait de mettre des mots, de nommer, d’éprouver ce par quoi on est passĂ©, je pense qu’il y aura des effondrements psychiques gĂ©nĂ©ralisĂ©s voire de façon plus spĂ©cifique des burn out et des suicides de soignants, parce que les gens ne pourront pas se rattacher Ă  une reconstruction collective de ce qui s’est jouĂ©. Vous n’avez donc pas constatĂ© d’invention dans les mesures sĂ©curitaires, mais plutĂŽt un approfondissement de ce qui prĂ©-existait... Oui, c’est venu sur le fond prĂ©cĂ©dent. Dans notre livre, on critique beaucoup tout un discours qui, sous couvert de dĂ©stigmatisation, tient Ă  affirmer que les maladies psychiatriques sont des maladies comme les autres, puisqu’on ne pourrait pas avoir de spĂ©cificitĂ© qui ne soient pas stigmatisĂ©es, et que pour ne pas ĂȘtre stigmatisĂ© il faudrait ĂȘtre comme les autres 
 Un discours qui sert aussi Ă  dire que puisque la maladie psychique est une maladie comme les autres, elle doit uniquement ĂȘtre traitĂ©e de maniĂšre organique, en agissant sur le cerveau. Et lĂ , on est en train d’observer un renversement de ce discours, oĂč la maladie tout court, le covid, est au fond un systĂšme asilaire comme un autre. C’est-Ă -dire que maintenant, en psychiatrie, on peut enfermer les gens, non plus sous motif psychiatrique, mais sous motif sanitaire. La maladie physique va vous permettre de faire le pire de la psychiatrie, l’enfermement. C’est pour cela qu’on est montĂ© au crĂ©neaux de maniĂšre trĂšs virulente dans notre service. C’est scandaleux et ça procure de la honte chez nous, parce qu’on lutte pour les droits des patients, et mĂȘme pour que les patients puissent avoir les marges de libertĂ© suffisantes pour se plaindre de nous. Et que peux-tu dire du lien entre l’hĂŽpital psychiatrique et l’hĂŽpital gĂ©nĂ©ral, notamment dans le traitement du coronavirus ? On a par exemple entendu des soignants travaillant en EHPAD, dire clairement qu’ils avaient Ă©tĂ© abandonnĂ©s, certains disant mĂȘme qu’on leur avait demandĂ© de ne pas envoyer un trop grand nombre de patients Ă  l’hĂŽpital 
 Est-ce que ça a Ă©tĂ© la mĂȘme chose en psychiatrie ?Dans les EHPAD, le pire a Ă©tĂ© qu’on leur dise quasiment de crever, en se bornant Ă  leur filer du rivotril pour les aider Ă  s’endormir, c’est quasiment une idĂ©e euthanasique 
 En fait, dans les hĂŽpitaux psychiatriques, on a eu trĂšs peur du vieux fond de pulsion eugĂ©niste vis-Ă -vis de la maladie mentale, qui existe encore dans les soubassements de notre sociĂ©tĂ©, et qui, sous couvert de discours positifs sur le fait qu’il faut dĂ©stigmatiser, pousse dans la pratique Ă  un surplus de sĂ©grĂ©gation. Qui pousse aussi Ă  plus de fichage, plus d’amalgame entre terrorisme et maladie mentale avec le croisement des fichiers Hopsyweb et des fiches S, etc. J’avais donc extrĂȘmement peur que nos patients n’aient pas accĂšs Ă  la rĂ©animation, aient moins accĂšs aux services de soin somatiques, parce que souvent, quand on les envoie aux urgences, nos patients sont moins bien traitĂ©s que la population normale », puisqu’on considĂšre qu’ils ne sont pas malades physiquement et ne font que dĂ©lirer. Ca s’est amĂ©liorĂ© au fil du temps, mais ça existe encore. Et j’avais vraiment peur que les patients psychiatriques ne soient pas prioritaires, et que, s’il fallait choisir, qu’on choisisse de sauver les personnes utiles », l’utilitarisme ayant aussi un fond eugĂ©niste. Et en fait, pendant toute une pĂ©riode on n’a pas eu de patients gravement malades, et les patients qui ont eu besoin d’une rĂ©animation l’ont eue. Ca s’est bien passĂ© et d’ailleurs, on a voulu que l’unitĂ© covid soit dans un hĂŽpital gĂ©nĂ©ral, et les collĂšgues de l’hĂŽpital gĂ©nĂ©ral ont acceptĂ©, et Ă©tĂ© vraiment moteurs pour nous accueillir et nous aider. Cette coopĂ©ration dĂšs le dĂ©part a vraiment Ă©tĂ© gĂ©niale, et tout le monde s’entraidait. Un certain nombre d’articles de presse ont insistĂ© rĂ©cemment sur le faible nombre de patients des hĂŽpitaux psychiatriques infectĂ©s par le covid, supposant que cela pouvait ĂȘtre l’effet d’un neuroleptique, le largactil chlorpromazine
On entend aussi dire que c’est liĂ© au tabac, parce que beaucoup de nos patients sont trĂšs tabagiques 
 C’est peut-ĂȘtre aussi liĂ© au fait que certains patients ne sont pas dans le contact, sont plus distants, mĂȘme si d’autres sont dans l’hyper-collage, l’hyper-adhĂ©sivitĂ©. Je ne sais pas 
 A propos de l’effet de la chlorpromazine sur le covid, j’ai peu de choses Ă  dire lĂ -dessus au niveau scientifique, ou Ă  propos des recherches en cours, c’est une piste Ă  explorer
 Cela dit, il y a quelque chose d’amusant. La chlorpromazine est initialement le premier neuroleptique, mis en service en 1952, et il y a une vieille mythologie qui dit que c’est ça qui avait rĂ©volutionnĂ© la psychiatrie et permis aux gens de mieux s’adapter Ă  la sociĂ©tĂ©. Or, ce que j’ai racontĂ© tout Ă  l’heure sur la psychothĂ©rapie institutionnelle remonte aux annĂ©es 40, donc on peut aussi dire que modifier l’ambiance dans les HP a permis de soigner les gens, voire de les guĂ©rir, c’est-Ă -dire qu’ils puissent se transformer dans le milieu dans lequel ils sont, d’une maniĂšre qui leur convient. Donc dix ans avant le premier neuroleptique. Mais pour ce qui est du largactil, la chlorpromazine, au dĂ©part, c’est l’histoire d’un anesthĂ©siste qui l’utilise pour ses vertus de sĂ©dation, et qui va voir les psychiatres pour leur dire qu’une molĂ©cule peut leur servir, pour sa propriĂ©tĂ© de distanciation, d’indiffĂ©rence affective. C’est donc amusant de voir que ce qui a Ă©tĂ© dĂ©couvert par un anesthĂ©siste ou un rĂ©animateur a Ă©tĂ© transmis aux psychiatres, et qu’on a maintenant le trajet inverse, avec les psychiatres s’adressant aux rĂ©animateurs. Ce qui m’étonne un petit peu, c’est que c’est un trĂšs vieux mĂ©dicaments, et je ne sais pas s’il y a beaucoup de patients dans les hĂŽpitaux qui ont du largactil, ils ont souvent autre chose. Mais le largactil, je ne sais pas si beaucoup de mĂ©decins en prescrivent. Moi je prescris pas mal de vieux mĂ©dicaments, parce qu’on les connaĂźt trĂšs bien, qu’ils sont pas chers, ont tous des gĂ©nĂ©riques, et que les nouveaux psychotropes, quoi qu’en disent les firmes phamaceutiques, ne marchent pas forcĂ©ment mieux. On dit qu’ils ont moins d’effets secondaires, alors qu’ils en ont simplement des diffĂ©rents, il faut choisir pour savoir si on prĂ©fĂšre que la personne soit diabĂ©tique avec un nouveau neuroleptique ou qu’elle ait des troubles un peu bizarres avec un vieux neuroleptique. C’est une histoire de choix. Le plus important est d’en discuter avec les patients 
 Mais il faut essayer, il faut tester toutes les pistes, la question de l’expĂ©rience est importante. Ca te paraĂźtrait possible de donner en masse ce mĂ©dicament s’il marchait contre le covid ? Je pose la question parce que je n’ai aucune idĂ©e des effets secondaires, mais que l’idĂ©e de prendre un neuroleptique aurait tendance Ă  me faire peur
 Les neuroleptiques sont des mĂ©dicaments qui ne sont pas anodins 
 Les patients en psychiatrie meurent souvent de deux choses du fait des traitements. D’abord l’occlusion intestinale, parce que tous les neuroleptiques constipent, si les gens ne sont pas examinĂ©s, si on ne fait pas suffisamment gaffe, ils peuvent donc faire une occlusion, une pĂ©ritonite, et peuvent en mourir. Il y aussi des problĂšmes cardiaques, parce que des gens qui ont initialement un problĂšme au niveau de la conduction cardiaque peuvent avoir des problĂšmes vraiment graves avec l’usage des neuroleptiques 
 Et puis il y a des choses graves mais heureusement rares comme le syndrome malin des neuroleptiques, des gens qui font de fortes fiĂšvre, sont contractĂ©s, dĂ©truisent leurs muscles. C’est l’effet le plus redoutĂ© des neuroleptiques, mais c’est un effet trĂšs rare. Pour le reste, ça dĂ©pend aussi du temps pendant lequel ils sont prescrits. Prendre un neuroleptique toute la vie ça diminue l’espĂ©rance de vie, encore plus s’il est prescrit Ă  haute dose, donc il faut ĂȘtre vigilant Ă  prescrire le minimum nĂ©cessaire. Le prescrire quelque jour c’est diffĂ©rent. Des neuroleptiques Ă©taient aussi utilisĂ©s comme antivomitifs, donc utilisĂ©s pour d’autres choses que la psychiatrie. Mais ce ne sont pas des mĂ©dicaments anodins. Un autre effet des neuroleptiques est de faire prend du poids, ce qui n’aide pas les gens dans leur estime d’eux-mĂȘmes. On accepte parfois ces effets secondaires parce que l’effet primaire est que la personne ne se foute pas en l’air ou ne fasse pas des conneries parce que ses voix lui disent de se suicider, ou de faire tel ou tel autre truc. Tout ça est une histoire de balance bĂ©nĂ©fice risque. Un ami, qui avait Ă©tĂ© hospitalisĂ© en psychiatrie, m’avait fait remarquer que peu de pathologies Ă©taient traitĂ©es avec des mĂ©dicaments aussi agressifs 
 Il n’y a que quand la maladie sera mortelle si on ne la traite pas ainsi, ou dans les cas de souffrances psychiques, qu’on ose prescrire des mĂ©dicaments avec des effets secondaires aussi forts 
 Il y voyait un manque d’empathie, liĂ© Ă  la stigmatisation des personnes dĂ©primĂ©es. Et ça m’interroge, de voir qu’on envisage maintenant de peut-ĂȘtre mettre des millions de personnes sous neuroleptiques en raison du coronavirus
Oui, mais encore une fois, si le traitement marche, la question est de savoir si on met en place des traitements quand les personnes sont hospitalisĂ©es, s’il y a un doute, ou si c’est tout le temps 
 Ce n’est pas la mĂȘme chose. Personnellement, en psychiatrie, ma politique et ma pratique en terme de traitement, et je le dis tout le temps aux patients que je rencontre, est d’utiliser le moins de mĂ©dicaments possibles, mais de les utiliser quand il y en a besoin. Des fois, un neuroleptique ne suffit pas et il en faut mettre deux, etc. Ca dĂ©pend, et parfois on est obligĂ© de faire ça. Je ne suis pas anti-mĂ©dicaments parce qu’il y a parfois vraiment besoin des traitements, pour certaines personnes. Par contre, le problĂšme est quand la psychiatrie s’arrĂȘte lĂ  oĂč elle devrait commencer. Pour moi, les psychotropes ne guĂ©rissent pas les gens, ils les aident Ă  prendre de la distance avec ce qui leur arrive, et Ă  pouvoir se poser, entrer en relation, et Ă  faire que le monde soit un peu moins persĂ©cutant, un peu moins vĂ©cu douloureusement. Mais si vous vous arrĂȘtez Ă  cela, et que vous dites au patient qu’il faut prendre ce traitement toute sa vie, sans mettre en question ce qui dans sa vie a amenĂ© Ă  ce qu’il n’aille pas bien, Ă  mettre en question la façon dont il vit le moment psychotique qu’il traverse, la façon dont il peut mettre du sens Ă  cela, etc, si vous ne faites pas un travail de sens – c’est cela l’existence humaine, se demander quel sens a la vie – et que vous vous bornez Ă  lui ordonner de prendre des mĂ©dicaments, en lui disant de les prendre toute sa vie et en le menaçant de l’hospitaliser s’il ne les prend pas, alors vous ne faites pas votre boulot. Vous faites le dĂ©but, mais pas la suite, qui est, quand la personne est un peu plus posĂ©e, de lui demander ce qui lui arrive, de rĂ©flĂ©chir, c’est ça la psychiatrie. Normalement. Il y a aussi la question de la nĂ©gociation. Puisque en psychiatrie on a un pouvoir sur les gens, on a un pouvoir de contrainte voire de coercition, une bonne psychiatrie est une psychiatrie de contre-pouvoir, qui dit au patient qu’on va ĂȘtre ensemble, qu’il va essayer des choses, etc. Je dis parfois Ă  mes patients que ce sont eux qui savent mieux que moi ce que ça leur fait, qu’ils peuvent diminuer les doses de traitement s’il sentent qu’ils le peuvent. On en parle, on le fait ensemble, on est dans un accompagnement une alliance thĂ©rapeutique, on responsabilise les personnes, parce que les infantiliser c’est aussi les dĂ©responsabiliser. Certes, il faut parfois ĂȘtre vertical, si une personne ne veut pas se soigner, est dans le dĂ©ni des troubles, on peut lui dire c’est comme ça », mais dans l’attente que les choses s’assouplissent dans la relation et qu’on puisse commencer Ă  nĂ©gocier, crĂ©er des marges de nĂ©gociations. La question des mĂ©dicaments en psychiatrie, qui ne sont qu’une partie des traitements, est une question qui est Ă  la fois centrale, mais qui n’est pas ce qui permet la guĂ©rison. Ca l’aide, mais la guĂ©rison c’est plus complexe qu’une prescription de traitement. La guĂ©rison c’est ce que va faire la personne pour faire d’une façon nouvelle avec son milieu et comment le milieu va faire d’une façon nouvelle avec elle. Pendant le confinement, puisqu’il y a eu un retour d’un certain autoritarisme, que tu dĂ©crivais tout Ă  l’heure, avec des enfermements arbitraires, est-ce que les patients des hĂŽpitaux psychiatriques se sont plaints de cette Ă©volution ? Comme le constataient dĂ©jĂ  il y a quelques temps les grĂ©vistes de la faim de l’hĂŽpital du Rouvray, ou les soignants de l’hĂŽpital Pierre Janet du Havre qui Ă©taient perchĂ©s sur le toit, dans ce genre de situations ce sont les patients qui viennent nous demander comment ça va. Ca confirme un des prĂ©supposĂ©s de la psychothĂ©rapie institutionnelle, la capacitĂ© des patients Ă  soigner, Ă  se soigner eux-mĂȘmes, mais aussi Ă  nous soigner nous. Par exemple quand on fermait le service, les patients, des gens qui parfois Ă©taient vraiment mal, trĂšs angoissĂ©s, etc, nous demandaient comment on allait, si on allait tenir. Ils arrivaient Ă  se contenir et Ă  faire de la place au fait de prendre de nos nouvelles. C’est Ă  la fois trĂšs Ă©mouvant, et ça nous remet Ă  notre place, c’est-Ă -dire qu’il n’y a pas seulement les soignants et les soignĂ©s, Jean Oury disait qu’il y a les payants et les payĂ©s, c’est en partie vrai. La fonction soignante peut ĂȘtre partagĂ©e dans un collectif de soin. Des patients peuvent prendre soin des soignants, parfois mĂȘme sans que les soignants le sachent. Mais ça a aussi Ă©tĂ© assez dur, parce que ça a Ă©tĂ© assez loin, et que ça a Ă©tĂ© aussi une expĂ©rience de la catastrophe, pour ceux qui se faisaient boucler. Certains vivaient les choses en se demandant s’ils n’étaient pas dans un camp de concentration, si on n’allait pas les Ă©liminer. Ca remuait des choses comme ça, parce que quand vous n’avez plus d’espace de parole dans une institution, vous vous sentez cadenassĂ© dans un systĂšme totalitaire. Il y a beaucoup d’endroits oĂč les soignants ont protestĂ© ? Il faut dĂ©jĂ  savoir que les mobilisations ont continuĂ©, par exemple Ă  Lyon oĂč les collĂšgues ont continuĂ© Ă  manifester chaque semaine, parce que le directeur de l’hĂŽpital du Vinatier est aussi le prĂ©sident de l’association des directeurs des HP, qui veut continuer les rĂ©formes et la fermeture des lits sous prĂ©texte de dĂ©ficit. Il a fait exactement la mĂȘme chose que ce que disait le directeur de l’ARS Grand-est, Ă  savoir qu’il fallait continuer Ă  fermer des lits, il a continuĂ© Ă  faire ça, ils ont continuĂ© Ă  rĂ©organiser les hĂŽpitaux d’une façon dĂ©gueulasse. Dans les hĂŽpitaux gĂ©nĂ©raux, Ă  Paris il y a eu plein de mouvements, Ă  l’hĂŽpital Beaujon, Ă  l’hĂŽpital Robert DebrĂ©. Ca s’était aussi pas mal fĂ©dĂ©rĂ© autour de Bas les masques !. Il y a une quantitĂ© de tĂ©moignages, de soignants, de premiers de corvĂ©e, etc. Il y a des banderoles aux fenĂȘtres, dans les hĂŽpitaux. Et des rassemblements dans et autour des hĂŽpitaux, etc, tout en portant des masques et en respectant les distances de sĂ©curitĂ©, mais il y a des rassemblements, parce qu’il faut dire ça suffit ! ». Et raconter le courage et la dĂ©termination qu’ont eu certaines collĂšgues, lorsque Macron est revenu Ă  la SalpĂȘtriĂšre. Ici on attaque un hĂŽpital », comme disait Castaner au moment des Gilets jaunes. Et encore une fois, quant Macron attaque l’hĂŽpital, des collĂšgues ne se sont pas laissĂ©es faire, lui ont dit qu’elles ne le croyaient plus, et quand Macron commençait Ă  se dĂ©filer en disant il faut que j’y aille », elles lui ont rĂ©pondu nous aussi il faut qu’on y aille, on a des patients, qu’est-ce que vous croyez ? ». C’est un mouvement qui fourmille, qui est peut-ĂȘtre peu visible dans les mĂ©dias, mais qui est important, parce que ça nous permet de tenir dans nos lieux, en se disant qu’on est dans un mouvement de bascule, qui peut-ĂȘtre la bascule vers le pire, ou autre chose. Et il faut pousser dans le sens qui nous intĂ©resse. Se dire que les choses peuvent changer, c’est le meilleur antidĂ©presseur, si je puis dire, et le meilleur antidote Ă  la dĂ©liaison collective. Ces semaines sont dĂ©terminantes pour la qu’est-ce que tu peux dire de la rĂ©cente hĂ©roĂŻsation des soignants ? L’analogie nous sommes en guerre », c’est une connerie, et un discours projectif, puisque oui, Macron est en guerre sociale contre tout le monde, et qu’il veut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros. Par contre, il y a une chose dans l’histoire de la guerre qui peut servir. Quand les soldats reviennent du front, par exemple pendant la premiĂšre guerre mondiale, et sont confrontĂ©s aux gens de l’arriĂšre qui les traitent de salauds, ou leur demandent de ne plus en parler, ça crĂ©e du traumatisme, parce que l’expĂ©rience de catastrophe qui a Ă©tĂ© partagĂ©e sur le front ne peut plus l’ĂȘtre avec ses proches, avec les siens. Ça crĂ©e du trauma, de la honte, qui va s’exprimer soit sur soi, soit sur ses enfants, ses petits-enfants, etc, et un remĂšde Ă  cette honte est que soit pris en charge collectivement, Ă  l’échelle de la sociĂ©tĂ©, un partage des expĂ©riences de catastrophe. Et lĂ , on va voir si on est en capacitĂ© collective de le faire, si on a l’intelligence collective de le faire sans attendre l’autorisation du gouvernement, des tutelles ou de je ne sais pas quoi. Pour l’instant, les soignants ont trĂšs bonne presse, ont Ă©tĂ© applaudis, etc, mais j’ai un peu peur du retour de bĂąton. Applaudir c’était aussi mettre Ă  distance. Il y avait aussi des scĂšnes oĂč les soignants Ă©taient mis Ă  l’écart parce qu’on avait peur qu’ils contaminent tout le monde. L’hĂ©roĂŻsation des soignants peut aussi relever d’un discours cathartique qui vise Ă  mettre le danger au loin. Je me mĂ©fie de l’hĂ©roĂŻsation, parce qu’elle a toujours quelque chose d’ambivalent, les hĂ©ros d’hier peuvent ĂȘtre les fusillĂ©s de demain. Tu ne penses pas qu’il y avait surtout une critique sous-jacente du pouvoir dans l’acte d’un certain nombre de personnes qui applaudissaient les soignants ? Dans la mesure oĂč on n’aurait pas applaudi les soignants s’ils avaient des horaires de travail normales, travaillaient dans des conditions satisfaisantes, n’étaient pas dans une situation indigne, difficile, au cƓur d’une Ă©pidĂ©mie mal gĂ©rĂ©e par le gouvernement
Oui, mais il faut voir comment le pouvoir peut instrumentaliser cela. Quand Macron fait son discours de merde parlant de ce qu’on doit aux soignants, de l’Etat providence, etc, certains peuvent se faire duper, y compris parmi les soignants. A voir. Je ne suis pas complĂštement pessimiste, mais je n’ai pas un espoir fou. Mais le dĂ©sespoir peut ĂȘtre une position de luciditĂ© et d’action. Enzo Traverso a Ă©crit La mĂ©lancolie de la gauche. Avoir un point mĂ©lancolique, ça peut ĂȘtre pas mal pour ĂȘtre lucide. Mais pas pour rester pĂ©trifiĂ©, il faut chercher Ă  faire changer les choses. A l’hĂŽpital on devrait arrĂȘter de faire autre chose que du soin, la logique de soin devrait soumettre l’ensemble de l’hĂŽpital. Et le soin ne doit pas ĂȘtre contrĂŽlĂ© seulement par les mĂ©decins, mais aussi par les usagers, les paramĂ©dicaux, etc. La dĂ©mocratie sanitaire dont on nous a rebattu les oreilles, c’est de la merde, c’est du pipeau, c’est une dĂ©mocratie reprĂ©sentative sanitaire. Et il faut en faire la mĂȘme critique que celle qu’on fait les Gilets jaunes du systĂšme reprĂ©sentatif, qui est un systĂšme de pouvoir qui annihile les contre-pouvoirs. Il faut donc en finir avec la dĂ©mocratie sanitaire de la sĂ©quence prĂ©cĂ©dente, et crĂ©er des points de dĂ©mocratie locale radicalement nouveaux. Et est-ce que vous commencez dĂ©jĂ  Ă  voir en psychiatrie une partie des rĂ©percussions du discours du pouvoir, et de l’expĂ©rience du confinement et du dĂ©confinement sur la population ?On s’était dit d’emblĂ©e qu’en psychiatrie il y aurait plusieurs vagues, et que la pire des vagues serait qu’on ne fasse plus de psychiatrie, mais cette espĂšce de psychiatrie confinĂ©e, et que par consĂ©quent les gens aillent de plus en plus mal, et qu’on ait ensuite une vague d’hospitalisations massives. Pendant plusieurs semaines, il y avait relativement peu d’hospitalisations. Et ça a flambĂ© un peu avant le confinement. Parce que ça faisait plus d’un mois sans support de soin consistant, suffisant, Ă©talĂ© dans la semaine, ça faisait des trous, et les gens se sentaient abandonnĂ©s et seuls. LĂ , on a vu une recrudescence des gens en mal. Quant Ă  maintenant, c’est dur Ă  voir, parce qu’on est encore dedans, mais ce qui est en train d’arriver, par exemple en Île-de-France, c’est qu’il n’y a quasiment plus de lits de psychiatrie disponibles Ă  l’heure oĂč je vous parle. Et Ă  cĂŽtĂ© de ça sont revenus les tableaux excel, l’obligation de remplir son activitĂ© » et toutes les folies de l’hĂŽpital entreprise, qui s’aggravent. On Ă©tait dans un moment d’indĂ©termination, qui pouvait pousser Ă  aller vers le mieux – l’hĂŽpital pour les gens qui en ont besoin – ou le pire – le renforcement des rĂ©formes nĂ©o-libĂ©rales. Et on semble plutĂŽt face Ă  la deuxiĂšme possibilitĂ©, par exemple avec la mise en place de la tarification Ă  l’activitĂ© pour la psychiatrie la T2A psychiatrique. Il faut aussi voir ce que ça a fait sur nous, qui travaillons. Un truc qui n’a pas Ă©tĂ© assez notĂ©, et qui pour moi est lamentable, est que le 11 mai, le jour du dĂ©confinement, Ă©tait le jour oĂč les gens retournaient au travail. C’est-Ă -dire que, plutĂŽt que de favoriser un rituel de passage, de retourner voir ses proches, pour qui on s’est inquiĂ©tĂ©, qu’on n’a pas vus, parce que facetime ou les apĂ©ros Zoom ne remplacent pas le lien, on est retournĂ© bosser. Il aurait fallu dire que non, on n’irait pas bosser, et qu’on irait d’abord voir ses proches, et prendre soin des gens autour de soi. C’est une expĂ©rience de folie collective, oĂč on est soumis Ă  la volontĂ© d’un seul, parce qu’on ne sait pas pourquoi le 11 mai, c’est arbitraire, et ça n’est pas suffisamment questionnĂ©. Ca m’a d’ailleurs frappĂ©, le 11 mai, la tension qu’il y avait dans les rues de Paris, les gens qui klaxonnaient, s’engueulaient, etc. Je me disais que c’était peut-ĂȘtre parce que tous Ă©taient en train de rebosser dans des secteurs non-essentiels parce qu’un mec avait dĂ©cidĂ© que c’était le 11 mai qu’il fallait retourner travailler. Le 11 mai Ă©tait le jour de l’arbitraire. Mais dans une catastrophe, il y a le pire et le meilleur, je vous ai racontĂ© l’histoire de la psychothĂ©rapie institutionnelle et de sa naissance pendant la seconde guerre mondiale, dans un contexte d’extermination et de famine. Ca doit nous aider Ă  penser que l’auto-institution explicite de la sociĂ©tĂ©, comme dit Castoriadis, peut se faire dans n’importe quel moment. Tout est indĂ©terminĂ©, et c’est aussi une chance. Mais pas l’innovation, parce que l’innovation c’est de la merde. D’ailleurs, lĂ  oĂč je travaille, on a considĂ©rĂ© que le 11 mai c’était juste une Ă©chĂ©ance fixĂ©e par le pouvoir, mais qu’on allait continuer Ă  s’auto-organiser, qu’on allait rĂ©amĂ©nager les choses Ă  la marge jusqu’au 8 juin, voir comment les choses Ă©voluent, puisque personne n’en sait rien et qu’il faut arrĂȘter de se rĂ©fĂ©rer Ă  des soi-disant boules de cristal qui en rĂ©alitĂ© sont opaques. Nous l’avons dĂ©cidĂ© avec les collĂšgues, et je vois que cette affaire a aussi actĂ© qu’on n’était pas obligĂ© de suivre le calendrier officiel. Mais on est dans un mouvement de creux, des soignants se prĂ©parent Ă  la seconde vague, d’autres disent que si seconde vague il y a, alors il ne faudra pas compter sur eux. Ce mouvement de creux peut ĂȘtre un mouvement dĂ©pressif, un mouvement de rĂ©signation, un mouvement de colĂšre, et j’espĂšre que c’est la colĂšre qui dominera sur la rĂ©signation. Les choses sont devant nous, je pense. Le printemps de la psychiatrie et le collectif de pĂ©dopsychiatrie du 19e arrondissement de Paris appellent d’ailleurs Ă  une grĂšve des donnĂ©es informatiques. Est ce que tu peux prĂ©ciser ce dont il s’agit ?C’est une action trĂšs importante Ă  faire vivre, diffuser et Ă  soutenir Ă  tous les niveaux possibles. Car c’est la meilleure façon de bloquer concrĂštement la machine, celle qui infĂ©ode les soins au fric. Comme disait une mĂ©decin du Collectif inter HĂŽpitaux lors de leur derniĂšre confĂ©rence de presse, on assiste ’au retour des tableaux excel’ depuis quelques semaines. AprĂšs la parenthĂšse du Covid oĂč les professionnels se sont remis Ă  goĂ»ter au fait de faire son mĂ©tier. Les soignants doivent de nouveau justifier ce qu’ils font car c’est la logique gestionnaire qui soumet de nouveau les soins uniquement, c’est Ă  dire soigner et pas en plus numĂ©riser. Cette action vient dans la suite d’une enquĂȘte militante sur les logiciels en psy qui montre bien que ces outils informatiques sont un carcan disciplinaire pour normer et faire plier les pratiques de soin. Des collectifs comme celui de la pĂ©do-psy du 19e se dĂ©clarent en grĂšve des donnĂ©es informatiques en lien avec l’appel du printemps de la psy opĂ©ration dĂ©connexion halte au codage du soin. Juste avant le Covid, il y a eu des rĂ©tentions de codage des actes pour bloquer la tarification de l’activitĂ© T2A Ă  l’APHP. Ca a foutu un gros bordel avec des pressions des directions voire des chantage infamants. Il faut rompre avec cette logique oĂč chacun compare ses chiffres et oĂč la finalitĂ© du travail revient Ă  avoir de bons chiffres plutĂŽt qu’à faire pour le mieux avec les patients. Une conclusion, Ă  propos de l’avenir, des marges de manƓuvre et des luttes Ă  mener ?Les soignants, notamment Ă  l’hĂŽpital gĂ©nĂ©ral, ont retrouvĂ© le sens de leur travail pendant le covid. C’est majeur, parce que retrouver le sens transforme les gens. Je pense que ça va radicaliser quelque chose chez ceux des soignants qui ne se mobilisaient pas beaucoup ou Ă©taient dans des compromissions avec le pouvoir, les pousser Ă  se dire qu’on peut vraiment faire notre travail. AprĂšs, la question va ĂȘtre est-ce qu’on va encore une fois croire la parole donnĂ©e par le pouvoir ? Il doit d’abord faire un acte, offrir Ă  tous les citoyens un systĂšme de santĂ© sanctuarisĂ© de toutes les logiques Ă©conomiques et comptables puis augmenter les salaires et les effectifs, et aprĂšs on pourra discuter. Sans cela, la colĂšre ne s’apaisera pas et le pouvoir sera responsable de ce que cela produira. Positions Toile sur chassis Technique mixte À propos de cette Ɠuvre Classification, Techniques & Styles Huile Peinture composĂ©e de pigments liĂ©s avec de l’huile de lin ou d'Ɠillettes. La technique traditionnelle... Toile sur chassis Technique mixte ThĂšmes connexes UrbainChaussures La communautĂ© familiale constitue une sphĂšre de solidaritĂ©. Elle offre un socle sur lequel construire la sociĂ©tĂ©. ZOOM Une partie de la famille Bikienga, dans la cour familiale, Ă  Ouagadougou. / Erwan Rogard pour La Croix. Ce matin-lĂ , au rĂ©veil, une brume sĂšche enveloppe Ouagadougou. Dans les rues en damiers de la capitale du Burkina Faso, des cohortes de petites motos se faufilent entre les files de voitures. AlignĂ©s le long des rues en terre battue et sans trottoir, qu’on appelle ici les six-mĂštres » – par opposition aux axes goudronnĂ©s –, les magasins se succĂšdent, surmontĂ©s d’enseignes rĂ©tro, souvent en français. Quincaillerie », Vente d’amortisseurs, ÉlĂ©gance couture »  Des bĂątiments un peu dĂ©glinguĂ©s avec leurs vitrines d’un autre Ăąge, ouvertes sur l’extĂ©rieur, constellent l’espace urbain d’articles en tout genre. i Pourquoi lire La Croix ? La Croix choisit dans le flot de l'actualitĂ© des pĂ©pites Ă  mettre en lumiĂšre, en privilĂ©giant le recul et l'analyse. + Du coup, on remarque Ă  peine ces portails mĂ©talliques aux couleurs dĂ©fraĂźchies, entrebĂąillĂ©s de temps Ă  autre pour laisser passer un ou deux enfants, cartable au dos, suivis d’un adulte enfourchant son deux-roues. DerriĂšre de hauts murs, Ă  l’abri des regards et du vacarme de la chaussĂ©e, se niche une cour familiale bordĂ©e de petites maisons basses, en banco briques rouges, coiffĂ©es d’un toit rudimentaire. Au milieu de la cour, Ă  mĂȘme le sol, des rĂ©cipients finissent de sĂ©cher au soleil, des seaux, des bassines remplies d’eau savonneuse tĂ©moignent d’une vaisselle rĂ©cente. Dans un coin, un transat et un canapĂ© invitent Ă  faire une sieste ombragĂ©e. Quelques poules, une chĂšvre en libertĂ©, qui serviront, en cas de besoin, de monnaie d’échange sur le marchĂ©. Sur une mĂȘme parcelle vivent en commun plusieurs gĂ©nĂ©rations d’une famille Ă©largie bien au-delĂ  de ses liens biologiques la communautĂ©. Dans la sociĂ©tĂ© africaine traditionnelle, le groupe l’emporte sur l’individu. Chaque membre de la famille a le devoir de le sĂ©curiser. Chacun tient une place fondamentale et complĂ©mentaire, chacun joue sa partition au sein de la maison commune. La communautĂ© autour d’une mĂȘme natte, d’une mĂȘme table est la premiĂšre richesse du pays. Elle est une force Ă  valoriser pour crĂ©er des projets durables », affirme Simon Nacoulma. Cet entrepreneur social, sociologue de formation, a pris appui sur cette Ă©nergie collective pour crĂ©er Ă  Cissin, un quartier pauvre de Ouagadougou, une bibliothĂšque lire l’article p. 14, une maison de la femme, un centre de santĂ©, etc. Au sein de la famille, l’union fait la force. Ainsi, dans les campagnes, tous les membres du foyer participent Ă  la construction de la case. L’homme monte les murs, l’enfant porte l’eau, la femme prĂ©pare les repas
 À la fin, ils soulĂšvent de terre, tous ensemble, le toit de chaume et le posent sur les briques, dans un mĂȘme mouvement solidaire. Cela Ă©tant, complĂ©mentaritĂ© ne signifie pas Ă©galitĂ©. La place des anciens est au sommet de la pyramide, selon une vision ascendante de l’honneur. Plus on est ĂągĂ©, plus on a de la valeur. Le vieux » est le pilier de la famille, son historien aussi, celui qui va transmettre les us et coutumes, les interdits. Il est le garant de la cohĂ©sion familiale. En accordant sa confiance aux membres de la communautĂ©, l’ancĂȘtre donne Ă  chacun la motivation, le propulse en avant. En cela, il est l’architecte de la famille », analyse le sociologue. Dans la cour familiale, c’est l’esprit de partage et d’entraide qui domine. Ainsi, dans l’ethnie des Mossis, la belle-mĂšre suit la grossesse de sa belle-fille, l’aide Ă  accoucher, s’occupe du bĂ©bĂ© pour que la jeune maman puisse se reposer ou aller faire ses courses. Les petits-enfants s’attachent peu Ă  peu aux grands-parents qui tiennent un vrai rĂŽle Ă©ducatif. Ce qui conduit parfois les parents Ă  renoncer Ă  dĂ©mĂ©nager ! L’amour familial est lui aussi partagĂ©. De fait, l’enfant appartient Ă  toute la communautĂ©. Chez les Mossis, il est de bon ton que les parents biologiques n’éduquent pas leurs propres enfants aprĂšs un certain Ăąge », tĂ©moigne Simon Nacoulma. La mission revient alors Ă  l’oncle, qui a autoritĂ© sur son neveu ou sa niĂšce. Cette forme d’échange je te confie mon enfant et tu me confies le tien » renforce l’esprit de communautĂ© familiale. On estime aussi que les liens d’autoritĂ©, moins chargĂ©s affectivement, sont de nature Ă  mieux guider le jeune. Ainsi, le garçon ou la fille se confie d’abord Ă  son oncle, qu’il ou elle appelle papa ». Et c’est encore l’autre pĂšre » qui prend les grandes dĂ©cisions concernant le mariage de l’enfant de son frĂšre. Certains liens de parentĂ© peuvent ĂȘtre imaginaires, Ă  portĂ©e symbolique, et se transmettent de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration. Les parentĂ©s Ă  plaisanterie » sont des pratiques rĂ©pandues en Afrique de l’Ouest. Ainsi, une grand-mĂšre peut prĂ©tendre que son petit-fils est son mari ». Un jeune homme joue Ă  traiter son oncle maternel en rival », comme si son Ă©pouse Ă©tait aussi la sienne ». Sous couvert de moqueries, de blagues et de fous rires, ce mĂ©canisme social permet de faire passer un message, de faciliter le dialogue, d’apaiser d’éventuelles tensions au sein de la famille ou entre diffĂ©rentes ethnies. Si un fils peut exprimer le souhait d’aller vivre chez son oncle, il peut aussi y ĂȘtre envoyĂ© sur dĂ©cision parentale, en raison, par exemple, de ses mauvaises frĂ©quentations. Une fois que le gamin bandit » se sera assagi, il pourra retourner chez lui. De façon gĂ©nĂ©rale, le confiage » est une pratique trĂšs rĂ©pandue au Burkina Faso. Qui n’a pas de maman n’a pas cherchĂ© », dit le dicton africain. Pour des raisons pratiques, on confie son enfant Ă  un autre foyer ou Ă  des amis qui deviendront, de facto, membres de la communautĂ©. Dans le village d’Oumarou ­TraorĂ©, il n’y avait pas de collĂšge. À l’ñge de 13 ans, je suis parti dans une autre ville Ă  17 km de chez moi, raconte-t-il, le regard embuĂ©. J’ai vĂ©cu, de la classe de sixiĂšme Ă  la seconde, dans une autre famille, qui avait neuf enfants. Je retournais chez moi seulement pendant les vacances. Mes parents d’adoption ne recevaient aucune rĂ©tribution. Une fois, je leur ai apportĂ© un sac de maĂŻs. J’ai gardĂ© des liens d’amitiĂ© avec mon tuteur, mes frĂšres et mes cousins. On se rend des services. Si un jour l’un d’entre eux demande Ă  me confier l’un de ses enfants, je l’accueillerai avec joie. »

ce matin dans la rue on a vu partition